Pinhas 5774 : La paix cassée

«  Israël s'établit dans la région de Chittim. Là, le peuple se livra à la débauche avec les filles de Moab.  Elles convièrent le peuple à leurs festins idolâtres ; et le peuple mangea, et il se prosterna devant leurs dieux.  Israël se prostitua à Baal-Peor, et la colère du Seigneur s'alluma contre Israël. » 

Parmi les transgresseurs se trouve Zimri, un chef de la tribu de Simon, qui décide de cohabiter avec Kozbi fille de Tsour.

Qui est Kozbi ? C'est une princesse du pays de Madian, mais c'est aussi une vestale au service de la divinité cananéenne : Baal Péor; dont le culte consistait, entre autres, à la prostitution sacrée. (Osée).

La faute du peuple d'Israël ici est une récidive de la faute du veau d'or : idolâtrie, sexe et violence (une série américaine avant l'heure).

A Chittim, il se passe quelque chose de terrible, une faille dans la vocation spirituelle d'Israël. Et le comble de la désobéissance est atteint par cette union intime entre un prince d’Israël et une princesse de Madian, devant l'idole cananéenne.

Une épidémie s'abat sur le peuple : 24 000 morts !

C'est alors que Pinhas, le petit-fils d'Aaron, va intervenir de manière musclée, puisque muni d'une lance, il va exécuter le couple. Et l'épidémie s'arrête !

Que fait-on avec un tel texte, qui n'est pas écrit à l'eau de rose ? Comment puis-je le transmettre et que vais-je transmettre aux nouvelles générations, à nos enfants, à nos élèves ?

Une lecture extrémiste du texte dirait : on doit tuer tous les transgresseurs, tous les infidèles, tous ceux qui trahissent Dieu. 

Mais nous proposerons une autre lecture dans l'esprit des EI, qui porte l'esprit du judaïsme :

Si nous n'assumons pas notre vocation, nous mourrons ! Ce n'est pas magique ! Ce n'est pas du Harry Potter ! Si on n'alimente pas un tant soit peu son judaïsme (garder une mitsva, même venir à Néila de Kippour, inscrire ses enfants au TT, aux EI), alors le judaïsme s'achèvera avec nous.

Terminons par un enseignement sur notre paracha, nous lisons au début :

« L'Éternel parla ainsi à Moïse:  "Phinéas, fils d'Eléazar, fils d'Aaron le Cohen, a détourné ma colère de dessus les enfants d'Israël, en se montrant jaloux de ma cause au milieu d'eux, en sorte que je n'ai pas anéanti les enfants d'Israël, dans ma colère. C'est pourquoi, Je lui accorde mon alliance de paix ».

Est-ce à dire que Dieu authentifie le meurtre en Son nom ? Est-ce que la paix de Dieu serait au bout des canons ?

Alors les conflits religieux ne seront jamais terminés tant qu'il y aura des religieux qui défendront leur idéologie. Clemenceau a dit : « La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires. » On pourrait dire aussi « la religion est une chose trop grave pour être confiée aux religieux ».

Je vais vous proposer ce que je considère comme un élément de réponse. Parce que je pense que nos sages, qui ont hérité du texte de la Torah, ont été conscients de cette problématique de la religion et de la violence.

Eh bien dans le sefer Torah, le mot « chalom », le mot « paix » de l'expression « alliance de paix » possède une anomalie : le vav du mot chalom est coupée en deux. Le vav c'est un trait qui relie le haut et le bas, qui relie le ciel et la terre ; le vav, c'est la première lettre d'une colonne de sefer Torah ; le vav c'est la conjonction de coordination « et » ; le vav, c'est la troisième lettre du nom de Dieu. Eh bien dans notre paracha le vav est cassé.

En général, quand une lettre est cassée, mal formée, le sefer Torah est passoul (non-ivre) non valable. Ici dans l'affaire de Pinhas, le sefer Torah est rendu volontairement passoul. Le sefer Torah doit porter la trace que l'idéal biblique reste la paix, et que la paix est idéalement incompatible avec la violence, avec le meurtre, même au nom de Dieu.

On obtient le paix, le chalom, en payant de soi-même à l'autre.

En hébreu, chalom = la paix, chalem = payer (homophonie entre paix et paie).

Tous les sifré Torah du monde portent cette anomalie du vav cassé dans l'alliance de paix.

Bien entendu, la Torah ne prône pas un pacifisme aveugle et suicidaire, "si l'ennemi frappe à ta porte, défends-toi !" dit la tradition. Mais entre la nécessité de la violence et l'exaltation de la violence, il existe un fossé que le judaïsme authentique se refusera toujours de franchir.

Chabbat chalom

Philippe

 

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