Paracha Béhar 5774 : Un vent de libération

Notre paracha débute par la mitsva de la chémita, le repos de la terre (d’Israël) tous les sept ans. Nous y lisons en particulier « la terre en repos sera nourriture pour vous : pour toi, ton serviteur, ta servante, ton ouvrier, le résidant qui séjourne avec toi. » (Lv 25, 6 et 7).

On entend ici un écho du respect du Chabbat mentionné dans le Décalogue : « tu n'y feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, ton bœuf, ton âne, toutes tes bêtes, et l'étranger qui est dans tes portes. Et tu te souviendras que tu as été esclave dans le pays d'Égypte » (Dt 5, 13).

Ici le Chabbat est justifié par la libération du pays d’Égypte afin de proclamer la liberté de tout homme. Le Chabbat libère de l'aliénation au travail, même les serviteurs, même les animaux, même l'étranger du pays. N'oublions pas que dans l'antiquité, l'esclave travaillait 7 jours / 7. Par le repos hebdomadaire, le serviteur d'un maître redevient serviteur de Dieu. Ainsi se comprend mieux le lien entre le Chabbat et la sortie d’Égypte.

On peut alors établir un parallèle avec la chémita : de même que le Chabbat brise le pouvoir de domination de l'homme sur le serviteur et sur la bête, de même la chémita brise la domination de l'homme sur la terre et la nature.

N'oublions pas qu'à l'origine (Gn 1, 25 et ss) Dieu avait bénit l'homme pour dominer le monde et animal et la terre, dans l'espérance d'une sage domination fondée sur une auto-limitation du pouvoir de puissance, comme le révèle l'interdiction de manger de l'arbre. La faute d'Adam et les dégradations morales des générations postérieures, jusqu'à l’apparition de l'esclavage, obligent la Torah à des correctifs (comme souvent), ici à travers le Chabbat des hommes et le Chabbat de la terre. Par le repos de la terre, une égalité est posée entre le maître et le serviteur, l'ouvrier et l'étranger, ces derniers ne possédant pas de terre. Ajoutons que les animaux eux-mêmes sont « associés » à la jouissance de la production naturelle de la septième année.

A première vue, la mitsva de la chémita vient donc réduire le pouvoir de domination de l'homme sur ses possessions, mais concrètement, la pratique de la chémita peut aussi viser la libération du propriétaire du cycle contraignant de l'agriculture. Pendant une année entière, il vit de la bénédiction du ciel.

Ce cycle de 6 années de travail et d'une année de repos se retrouve dans un autre cas : celui de l'esclave hébreu : « quand tu acquerras un esclave hébreu, six années il te servira et la septième année il sortira libre. » (Ex 21, 2). Sur ce, le Midrach commente : « Je suis l’Éternel ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d'esclavage : comment alors justifier le cas de l'esclave hébreu ? Le Saint béni soit-Il déclare : de même que j'ai créé le monde en six jours et j'ai cessé le septième, ainsi l'esclave hébreu travaillera six années et sera libéré la septième. »

De même que la Torah diminue le pouvoir de l'homme sur « sa » terre, de même elle diminue le pouvoir d'aliénation de l'homme sur son prochain. D'ailleurs le livre de Dévarim ajoute que le maître devra donner à son serviteur affranchi un « minimum d'insertion » (Dt 15, 13 à 15), en précisant « et tu te souviendras que tu as été esclave dans le pays d’Égypte et que l’Éternel ton Dieu t'a racheté. » De nouveau la référence à la sortie d’Égypte.

Et si le serviteur ne veut pas être libéré ? Alors il travaillera « pour toujours » pour son maître (Ex 21, 5 et 6). Mais la tradition orale entend ce « pour toujours » autrement que dans sa littéralité, comme Rachi le rapporte : « cela signifie jusqu'au Jubilé (soit la cinquantième année). »

La source de cette interprétation se trouve dans la déclaration de notre paracha « car ils sont Mes serviteurs (dit l’Éternel) que J'ai fait sortir du pays d’Égypte, et ils ne seront pas vendus comme des esclaves (permanents) ». (Lv 25, 39 à 42).

Tous les enfants d'Israël sont appelés à être serviteurs de Dieu, et personne ne peut abandonner cette dignité à un autre homme. D'ailleurs pour souligner l'aspect anormal de la condition de serviteur, la tradition orale à dispenser ce dernier des commandements positifs qui dépendent du temps. Car seul celui qui est libre peut recevoir pleinement le joug de la royauté du Ciel.

Voici comment le Talmud présente l'argument : « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un. Seul celui qui est libre peut accepter la souveraineté du Saint, béni soit-Il, cela vient exclure l'esclave qui a un maître au-dessus de lui » (TJ Bérakhoth 3 b). L'esclave hébreu ne dispose pas d'un temps plein, d'un temps libre, puisque contraint par les impératifs de son maître.

La michna Avot enseigne : « Tu n'as d'homme libre que celui qui s'adonne à l'étude de la Torah. » Comprenons que l'homme libre est celui qui accepte le joug de Dieu, et non le joug d'un homme. On comprend à travers cette paracha, comment la Bible a toujours inspiré ses enfants à refuser toute domination de l'homme par l'homme.

Chabbat chalom

Philippe

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