Matot 5774 : Le voeu ou l'auto-limitation

Notre paracha Matot commence par édicter une mitsva particulière, la mitsva du vœu, le néder en hébreu, qui a été analysée dans un traité talmudique, le traité nédarim.

En un mot, le vœu, le néder, est un engagement verbal qui nous contraint à limiter notre action dans le monde.

« Lorsqu'on fera vœu de s'interdire quelque chose, on ne profanera pas sa parole, tout ce qui sortira de sa bouche, on l'accomplira. »

Certains ont défini le vœu, comme le 614e commandement de la Torah, celui que l'homme s'impose à lui-même. Pourquoi cette auto-limitation ? Par masochisme ? La Torah nous suggère peut-être ici de réfléchir à notre nature humaine.

Sommes-nous naturellement bons, comme le pensait Rousseau, ou sommes-nous initialement des prédateurs ? La Bible est moins optimiste que notre célèbre Jean-Jacques, « car le cœur de l'homme est mauvais depuis sa jeunesse » déclare le Créateur après la déluge. Pour autant la Bible se refuse au fatalisme du mal. Si nous sommes bons, altruistes, si nous sommes civilisés, c'est parce que nous avons été éduqués, guidés, civilisés.

Être civilisé, cela signifie avoir intégré au plus profond de nous-mêmes que « notre liberté s'arrête là où commence celle de notre voisin ».

Il n'y a de vie ensemble, de partage de l'espace, de sociabilité que par une auto-limitation qui revendique autant mon droit d'exister que le devoir de permettre à l'autre, à tout autre, d'exister aussi.

Telle est l'une des lectures du célèbre verset de la Torah : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » qui peut s'entendre « tu aimeras ton prochain qui est un comme toi-même. »

Par le vœu, je m'interdis par la parole, car il n'y a de vœu qu'exprimé verbalement, d'aller au-delà d'une limite.

Tout animal que nous soyons, dans notre fonctionnement physiologique, instinctif, nous demeurons les seuls êtres vivants capables de nous limiter volontairement. Par exemple, nous sommes les seules créatures à nous imposer de jeûner, bien que notre estomac nous rappelle qu'il est l'heure de manger.

A la loi du vœu, à la parole qui exprime une retenue d'un trop grand appétit d'être, s'oppose la parole haineuse, le parole débordante de violence qui exprime, dans son point ultime, la mort de l'autre.

Ne nous y trompons pas, l'expression « mort aux juifs » depuis Amman dans le rouleau d'Esther jusqu'aux cris récents dans la rue parisienne, ne nous concernent pas seulement. Par un bien triste jeu de l'histoire, qu'il faudrait analyser en soi, le rapport au peuple juif a toujours été le baromètre de la bonne santé morale et spirituelle d'une société, d'une civilisation.

Une société malade de ses juifs, juifs réels ou imaginaires, est une société malade tout court. Elle a perdu ce qui fait la richesse de l'humanité : sa diversité. Bien entendu, elle est en totale antinomie avec notre idéal abrahamique fait d'hospitalité et de générosité.

L’Église et la Synagogue se sont réconciliés, et nous sommes passés de l'enseignement du mépris à l’enseignement de l'estime, selon le bon mot de feu le Grand Rabbin Kaplan. De nouvelles haines s'expriment aujourd'hui.

Est-ce à dire que la situation en Israël ou en Europe doivent nous faire baisser les bras, nous obliger à nous terrer et à nous taire ?

J'aimerai répondre par cette anecdote talmudique tirée du traité Bérakhoth  :

« Un jour l'empire romain décréta qu'il était interdit d'enseigner la Torah. Papous ben Yéhouda rencontra Rabbi Aquiba enseignant devant une foule nombreuse. « Aquiba, n'as-tu pas peur, du pouvoir romain ? Laisse-moi te raconter une parabole, répondit le rabbi. Un jour le renard s'approcha des poissons et leur demanda : pourquoi fuyez vous sans cesse ? - Pour échapper aux filets des pécheurs. Pourquoi ne monteriez-vous pas sur la rive, dit le renard ? Est-ce toi que l'on considère comme le plus rusé des animaux ? A monter sur la rive nous mourrons assurément, mais en restant dans l'eau, certains pourront s'enfuir. »

 

L'histoire juive a souvent ressemblé à la fable des poissons et du renard. Mais pouvons-nous sortir de l'eau ? Le suicide identitaire serait-il le seul choix ?

Faisons nôtre, le vœu de nos ancêtres au Sinaï : « Nous ferons, et nous comprendrons ». C'est-à-dire devenons des croyants intelligents.

Oui, plutôt que d'être paralysés par les tragédies de notre histoire, devenons au contraire davantage acteurs, en tant que parents, en tant qu'animateurs, à l'image des fondateurs du mouvement.

Chabbat Chalom

Philippe

 

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